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dimanche 2 janvier 2011

Une carte de 1823 redécouverte / Newly uncovered map by Lemira Strong

(English follows)

Les cartes manuscrites sont des documents rares, dans la mesure où la grande majorité des cartes géographiques anciennes qu’on rencontre habituellement sont des documents imprimés, souvent réalisés à partir d’un original disparu. Quelle ne fut pas notre surprise, lorsque Geneviève Thibodeau, adjointe aux collections à notre musée, a découvert dans nos réserves une longue pochette de toile que personne auparavant n’avait encore remarquée – ni répertoriée dans l’inventaire de nos collections et archives. Le sac de toile contenait quatre cartes enroulées, dont trois étaient des exemplaires gravement endommagés de la célèbre carte imprimée de Putnam & Grey, représentant les Cantons-de-l’Est en 1863. (Le mauvais état de ces trois cartes est malheureusement irrémédiable – cependant, nos archives en possèdent un autre exemplaire en bon état, exposé en permanence dans le local des Archives).

Par contre, la quatrième carte, montrant l’est des États-Unis, l’ensemble des Grands Lacs et le sud du Québec, apporte une surprise de taille, sans compter que son état de conservation est assez sartisfaisant. Cette découverte est surprenante à plus d’un titre : d’une part, le document est une carte manuscrite – entièrement dessinée et colorée à la main; et, d’autre part, son auteur est Lemira Strong, celle-là même qui deviendra en 1826 l’épouse de Moses French Colby, qui installa sa famille à Stanstead en 1832. Chose plus étonnante encore, la carte porte la date de 1823, alors que la jeune Lemira n’avait encore que 17 ans. Or il s’agit d’une carte extrêmement détaillée, particulièrement bien exécutée à la plume à l’encre noire, avec des rehauts peints en bleu, vert et rouge.



Réalisée sur six feuilles de papier, contrecollées sur une pièce de toile qui s’enroule sur une baguette de bois, la carte présente des dimensions de 101 cm x 118,5 cm. Elle comporte en sa partie inférieure droite un large cartouche peint portant le titre « A Map of the United States of America », avec la signature et la date : « Lemira Strong 1823 ». Il semble possible que les informations détaillées qui figurent sur cette carte reposent sur plusieurs sources cartographiques différentes, avec des indications de frontières marquées en rouge qui délimitent les états américains selon des tracés qui se sont transformés depuis. En outre, le tracé de la frontière entre le Québec et les états du Vermont et du New-Hampshire suit un parcours inusité, du fait que la frontière canado-américaine était encore contestée à l’époque, car ce n’est qu’en 1842 que le Traité Ashburton allait mettre fin au débat (en partie sur la base d’arpentages effectués par Joseph Bouchette en 1827). Lemira Strong inscrit du reste un commentaire le long du tracé frontalier, que nous n’avons pas encore réussi à déchiffrer étant donnée la finesse de l’inscription sous l’enduit foncé qui le recouvre.


Lemira Strong (Colby) naquit en 1806 à Pawlet au Vermont. Nous savons peu de choses sur elle avant 1826, l’année où elle épouse le docteur Moses French Colby qui habite alors à Derby Line. En 1827, elle donnera naissance à son fils ainé, Charles Carroll Colby, et plus tard à d’autres enfants. Ce n’est qu’en 1831 que Moses Colby établissait son cabinet de médecin à Stanstead Plain, suivi l’année suivante par Lemira et toute la famille. Il semble bien qu’en 1823, Lemira Strong était déjà enseignante, malgré son jeune âge, car la carte manuscrite que nous avons retrouvée (apparemment inconnue de la famille elle-même jusqu’à présent) est précisément le genre de carte déroulante qu’on utilisait autrefois pour l’enseignement, affichée contre le mur ou suspendue devant le tableau noir.

L’état de conservation de la carte de Lemira Strong, bien que très satisfaisant, imposera tout de même un travail de restauration important avant que d’être exposée au public. Quelques déchirures marginales, ainsi qu’un décollement et des plis dans les bords de certaines feuilles, devront être réparés professionnellement – sans compter une mise à plat de l’ensemble, au terme de plus de 185 ans à rester roulée sur elle-même ! La carte a également reçu un vernis protecteur (possiblement un « shellac ») qui a sévèrement bruni au fil des ans, et qui s’est craquelé et écaillé en maints endroits, laissant apparaître la surface blanche du papier, mais aussi... le tracé presque intact des indications à l’encre et des couleurs peintes. Il est ainsi possible que les experts en restauration de papiers puissent retirer le vernis brun sans endommager davantage le contenu de cette carte. Une histoire à suivre...

Artiste inconnu / Unknown artist, Portrait de/of Lemira Strong Colby, ca 1840
Huile sur toile / Oil on canvas
Collection Musée Colby-Curtis Museum

Manuscript maps are rather scarce documents, as most of the geographical maps that one encounters are usually printed copies, often drawn from a lost original. Consequently, we were quite surprised when Geneviève Thibodeau, assistant curator to the museum’s collections, uncovered a long canvas pouch in our reserves which no one had previously noticed – nor listed in the inventory of our collections and archives. The pouch held four four large maps rolled upon wooden holders, three of which were severely damaged copies of the famous printed map by Putnam & Grey, showing the Eastern Townships in 1863. (The poor condition of these maps is unfortunately irreversible – however, our archives hold another copy of the map in rather good condition, displayed permanently in our Archive center).

The fourth map, showing the United States, with the full extent of the Great Lakes and southern parts of Quebec, brought us a really pleasant shock, not to to speak of its very satisfying state of preservation. This discovery was surprising for many other reasons : first, the document is a manuscript map – entirely hand-drawn and painted; second, the author of the map is none other than Lemira Strong, who became in 1826 the wife of Moses French Colby, which settled his family in Stanstead in 1832. Moreover, the map bears a date, 1823, when young Lemira was at the time only 17 years old. Quite surprisingly, the map is extremely detailed, and very handsomely drawn and inscribed in black ink, with painted highlights in blue, green and red.


Combining six sheets of paper mounted on a piece of canvas, itself rolled on a piece of wood, the map measures 101 cm x 118,5 cm. In the lower right, a large painted "cartouche" bears the title A Map of the United States of America, with a signature and date : Lemira Strong 1823. It seems possible that the detailed information found on this map could have been compiled from various cartographic sources, along with red painted indications for borders that show boundaries between American states that have since changed. As well, the boundary line between Quebec and the States of Vermont and New Hamphire follows an unusual tracing, since the Canada-United States border was still the object of debate at the time. Indeed, the border line was finally agreed upon in 1842, when the Ashburton Treaty brought an end to the border contest (a treaty based in part on surveys done by Joseph Bouchette in 1827). As a matter of fact, Lemira Strong inscribed a written comment along the border line, which we haven’t yet managed to decipher, owing to its delicate writing under the dark-brownish coating that covers the map.

Lemira Strong (Colby) was born in 1806 in Pawlet,Vermont. Not much is known about her before 1826, the year she wed Dr Moses French Colby, then living in Derby Line. In 1827, she would give birth to her elder son, Charles Carroll Colby, and later to more children. However, it was only 1831 when Moses Colby removed his physician’s office to Stanstead Plain, followed a year later by Lemira and the family. It appears that in 1823, Lemira Strong was at the time a teacher, already at such a young age, since the manuscript map we have uncovered (apparently unknown to the family itself until now) precisely belongs to the type of scrolled maps which were used years ago as teaching aids, up against the schoolroom wall or hung against the blackboard.


The condition of this map, however satisfying, will anyhow require important restoration work before being shown to the public. Some marginal tears and losses, and folds in the edges of certain paper parts, will need to be repaired professionally – but the map will also require some degree of overall flattening, after more than 185 years of being rolled up ! As well, the map has received a protective coating a good while back (possibly a "shellac" or some other type of varnish) which has darkened severely over time, and which has cracked and flaked off in many places, uncovering the white surface of the paper, but also... the apparently intact ink tracings and painted colours. Thus, it may be possible that paper restoration experts can remove the old brownish coating without damaging any further the contents of this map. We’ll soon see...

dimanche 5 décembre 2010

Le daguerréotype à Stanstead

La première photographie conservée date des années 1826-1827. Réalisée par le Français Nicéphore Niepce (1765-1833), l’image fut exécutée sur une plaque d’étain, sensibilisée à l’aide de vapeurs de sels d’argent; baptisée « héliographe », elle avait réclamé près de 8 heures d’exposition. Niepce allait continuer d’expérimenter avec son nouveau procédé, s’associant en 1832 avec Louis-Jacques Mandé Daguerre (1785-1851),  un artiste-peintre et scénographe qui recherchait le moyen de produire des images pour son célèbre « Diorama » parisien. Mais l’association des deux hommes fut de courte durée, car Niepce mourut en 1833, laissant Daguerre poursuivre seul ses recherches.

Ce n’est qu’en 1839 que Daguerre fit enfin connaître au public son invention, qui fut bientôt connue sous le nom de daguerréotype. De façon magnanime, le gouvernement français acheta le brevet d’invention de Daguerre, pour en faire ensuite don au monde entier au nom de la France. Le daguerréotype connut alors une énorme popularité, tant en Europe qu’en Amérique.

Journal Le Canadien, Québec, janvier 1855
Dès l’année de son invention, un amateur québécois, Edmond Joly de Lotbinière, utilisa le procédé de Daguerre pour exécuter des images de monuments en Grèce et en Égypte.  En 1840, on faisait connaître le daguerréotype à New-York et par la suite, dans de nombreuses villes américaines. À Montréal, un nommé Doane produisait des images de ce type en 1852, et à Québec, Jules-Isaïe Benoît dit Livervois annonçait déjà ce service, dès l’ouverture de son studio sur la rue Buade en 1855 : bientôt on allait offrir le daguerréotype dans une vingtaine de villes au Québec, notamment chez William Notman à Montréal. 

Stanstead allait connaître très vite le nouveau procédé, ce premier ancêtre de la photographie. Lors des premières années de publication du Stanstead Journal, lancé en 1845, on annonce le passage de daguerréotypistes ambulants, venus dans la région à partir des villes de Nouvelle-Angleterre. En octobre 1846, Thomas W. Hugues arrive de New York pour s'installer à l'hôtel Bangs de Stanstead, où il offre ses services de portraitiste dans la méthode d
aguerrienne
, y compris pour reproduire par ce procédé des peintures. 

Stanstead Journal, 13 octobre 1846
Nombre de photographes ambulants allaient ainsi parcourir les routes des campagnes, travaillant parfois à même leurs ateliers installés dans des voitures à cheval. En septembre 1852, par exemple, les propriétaires du Travelling Daguerrian Car s’arrêtent à Stanstead Plain pour pratiquer leur « art daguerrien », ainsi qu’ils l’avaient fait plusieurs fois auparavant dans les Cantons-de-l’Est. On offrait même à cette occasion de procurer un apprentissage de la technique, de même que toutes les fournitures et équipements requis.

Stanstead Journal, 14 septembre 1852
Au plan technique, le daguerréotype était produit à l’aide d’une variante de l’antique camera obscura, connue depuis des siècles par les artistes-peintres. Au moyen de la caméra modifiée par l’ajout d’une lentille, on exposait le sujet à une plaque de cuivre enduite d’argent, sensibilisée préalablement à l’aide de vapeurs de brome et d’iode, qui réagissaient à l’argent en se transformant en iodure d’argent photosensible

Au terme d’une exposition de 15 à 30 minutes (alors que le sujet devait rester immobile !), on retirait la plaque argentée de la caméra pour ensuite l’exposer à des vapeurs de mercure, qui produisaient à la surface de la plaque une image d’allure fantômatique. La plaque ainsi « développée », qui présentait la surface polie d’un miroir, permettait de visionner l’image produite en l’observant sous un certain angle.

Daguerréotype anonyme, Groupe de femmes, Stanstead vers 1850.
Collection Musée Colby-Curtis.


    
Pour le photographe, exposé à respirer tant de vapeurs toxiques, il s’agissait d’un procédé capricieux, et fort dangereux. Quant au client, il disposait au terme d’une longue session de pose, d’un exemplaire unique d’une image parfois décevante, qu’on ne pouvait visionner qu’avec quelque difficulté. Malgré tout, le procédé du daguerréotype n’offrait aucun précédent comparable, permettant d’acquérir à relativent peu de frais une image durable, miniature et portative, qu’on pouvait faire exécuter à répétition par le photographe. Mieux encore, l’image du daguerréotype pouvant traverser le temps et l’espace, offrant à chacun la possibilité de voir des êtres chers, ou des paysages, par-delà la distance ou la disparition d’un proche.

Attirail pour le traitement d'un daguerréotype. (Source: Alan Buckingham, Histoire de la photographie,
Coll. Les yeux de la découverte, Éditions Gallimard Jeunesse, Paris 2005)



































        
      
  De nombreux daguerréotypes furent produits, partout dans le monde, entre 1839 et 1860 environ, à quelle époque le procédé fut définitivement supplanté par celui du collodion humide, inventé en 1851 – une technique beaucoup plus performante, qui contribua en outre à perfectionner le processus photographique de l’internégatif (procédé négatif-positif). Dans la région de Stanstead, le daguerréotype fut en usage jusqu’en 1860, alors qu’un photographe du nom de L. Ellis annonçait encore dans le Stanstead Journal qu’il offrait des images de ce genre à son studio de Derby Line.

Daguerréotype anonyme, Dr. Moses French Colby, Stanstead vers 1850.
Collection Musée Colby-Curtis






















      
Les collections du Musée Colby-Curtis et de la Société historique de Stanstead comprennent plusieurs beaux exemples de daguerréotypes, ainsi que d’autres techniques « primitives » de photographie. Malheureusement, les photographies de cet âge (plus de 150 ans) ont souvent perdu la mémoire, l’identité des personnes représentées ayant souvent été oubliée. Littéralement devenues des images fantômes – à l’instar de celles que présentent les « miroirs » daguerriens –, ces images conservent tout de même un très grand intérêt, pour leur technique, bien sûr, mais aussi pour les costumes, coiffures, bijoux et accessoires représentés.


À l’heure actuelle, et jusqu’au 31 mars 2011, le Musée présente une exposition temporaire intitulée « Visages en mémoire » qui comprend, en plus d’une sélection de portraits anciens en peinture, un assortiment de portraits photographiques du 19e siècle, dont un bel ensemble de daguerréotypes tirés de nos collections. Le musée est ouvert sur semaine, tous les jours de 13h à 17h, ou sur rendez-vous.